Accueil du site > Verbatim > Audiovisuel > Des couleurs sur petits écrans. La promotion des minorités à la télévision (...)

Verbatim

Centre de ressources, les pages Verbatim donnent à lire des notes, des réflexions, des rapports, des dossiers et tous autres documents.

Des couleurs sur petits écrans. La promotion des minorités à la télévision doit passer par l’accès aux métiers du journalisme.

Version imprimable de cet article Version imprimable envoyer l'article par mail envoyer par mail

Minorités - Audiovisuel - Télévision

La chose est entendue. La télévision française ne donne pas assez à voir des « minorités visibles ». La rapidité et l’évidence avec lesquelles cette critique et la demande attenante se sont imposé auprès des décideurs politiques, des autorités de régulation du secteur audiovisuel, des responsables des chaînes et des journalistes ne sauraient surprendre. Cette revendication a évidemment pour elle une résonance idéologique et symbolique avec certaines politiques publiques contemporaines, qu’il s’agisse de la discrimination positive ou de la lutte contre le racisme, celle-ci étant suggérée par une référence douteuse au célèbre roman de Ralph Ellison, Homme invisible, pour qui chantes-tu ? La légitimité morale dont dispose ainsi la revendication d’une plus grande présence des « minorités visibles » à la télévision ne devrait cependant pas interdire de s’interroger sur certaines ambiguïtés et certaines inconséquences éventuelles de ce discours. L’on s’interdit par exemple de voir que derrière la question de la présence des « minorités visibles » à la télévision se déploient de redoutables enjeux de taxinomie raciale qui ne mettent pas seulement en cause l’indifférence formelle de notre système juridico-politique à l’appartenance ethno-raciale mais, qui, s’ils ne sont pas maîtrisés, peuvent se muer plus gravement en d’authentiques tensions racialistes.

Le premier fait remarquable de ce point de vue est que l’on dispose en France non pas d’un, mais de deux discours en faveur de la « diversité ethnique » à la télévision, l’un visant à mettre fin à « l’invisibilité » des « minorités visibles », l’autre désignant plus spécifiquement « l’invisibilité des Noirs ». Même s’il est vrai que certains promoteurs de la seconde revendication (Christiane Taubira ou Calixthe Beyala) ont pu être des acteurs de la première ¬ par nécessité stratégique ou au nom d’une solidarité entre « damnés de la terre », Arabes et Noirs ¬ il reste que le seul fait qu’il existe un discours particulariste propre aux Noirs doit être interprété de manière réaliste comme la manifestation de la conscience prise par les « leaders d’opinion » de la « communauté noire » de la dimension par trop euphémisante de la référence aux « minorités visibles » alors que, statistiquement, les Noirs sont supposés être la plus importante des « minorités visibles » en France. Autrement dit, cette promotion d’un discours particulariste propre aux Noirs procède encore de cette idée que les Noirs, les Asiatiques ou les Arabes ne s’identifiant pas les uns aux autres en tant qu’appartenant à un même groupe ¬ celui des « minorités visibles » ¬ c’est d’abord la présence des « siens » ou des « semblables » que les membres de chacun de ces groupes rechercheront ou sont fondés à rechercher à la télévision. Sauf que, dans le cas spécifique des Noirs, les choses sont encore moins simples que ne le suggèrent les discours généraux sur la « négritude » ou la « négrité », et ce en raison d’une part de la « question métisse » et, d’autre part, de certaines crispations racialistes qui peuvent opposer Africains et Antillais.

On ne le fait jamais remarquer, alors que la chose saute aux yeux. Les évaluations courantes de la présence des Noirs à la télévision considèrent comme une évidence de compter parmi les Noirs, y compris les personnes dont l’un des ascendants peut ne pas être noir ; autrement dit ceux des métis ayant du « sang noir ». La systématicité avec laquelle cette assimilation est faite a pourtant de quoi laisser perplexe puisqu’elle revient au fond pour certains à s’arroger le pouvoir de décider souverainement, par exemple dans le cas d’un enfant né d’une union mixte entre Noir et Blanc ou entre Noir et Asiatique que le parent blanc ou asiatique de l’enfant n’existe pas. La bonne conscience avec laquelle cette qualification raciale ¬ puisque c’en est bien une ! ¬ peut se faire n’enlève pourtant rien au fait que son indifférence à l’égard de l’opinion des personnes principalement concernées est aussi coupable que sa résonance avec ces législations esclavagistes ou racistes qui ont constamment frappé les métis d’opprobre, au motif qu’ils étaient nés d’une union « contre-nature ». Il y a d’ailleurs quelque paradoxe à voir la France engoncée dans cette injonction de négrité faite aux métis dans le temps où elle est furieusement discutée aux Etats-Unis ¬ la revendication par Barack Obama de sa double appartenance raciale et son refus d’être enfermé dans la négrité est l’un des points fixes de cette discussion ¬ et dans le temps où le développement des unions mixtes en France laisse précisément augurer d’un métissage plus important de la population métropolitaine. Il n’y a apparemment que les publicitaires français pour avoir compris le caractère pour le moins arbitraire de cette assimilation des métis aux Noirs, puisque c’est cette compréhension qui leur permet, cyniquement, d’arguer de leur « ouverture aux minorités visibles », engrangeant ainsi les bénéfices symboliques de la posture antiraciste, lorsque, par ailleurs, ils donnent à voir, sauf généralement dans des publicités pour « produits exotiques », non pas des modèles black-out (nègres, en argot américain), mais plutôt des modèles au teint clair, aux traits « européens » et aux noms à sonorité européenne (Naomi Campbell, Noémie Lenoir, Sonia Rolland).

Si donc la comptabilité des Noirs à la télévision est biaisée par cette assimilation systématique des métis aux Noirs, elle ne l’est pas moins par le refus général d’intégrer les séries américaines dans cette comptabilité. Evidemment, cette exclusion n’est pas innocente dans la mesure où la combinaison entre la présence non négligeable de Noirs dans les séries américaines diffusées en France et la prégnance de ces séries dans les chaînes françaises annihilerait l’accusation d’une sous-représentation des Noirs. C’est dire qu’en fait de revendication d’une plus grande présence des Noirs à la télévision française, il s’agit des Noirs d’origine antillaise ou d’origine africaine. Or ce non-dit n’est pas le fruit du hasard puisque c’est à travers lui, et à travers la rhétorique unanimiste sur la « négritude », que s’accomplit la dissimulation du différencialisme pratiqué entre eux par les Antillais et Africains (« Eux c’est eux ! Nous, c’est nous ! », peut-on entendre de chaque côté.) Et cette dissimulation « fonctionne » d’autant plus que les tensions entre Antillais et Africains sont romantiquement présentées comme la conséquence d’un « contentieux historique » théoriquement nourri par la « trahison » de la cause de la négritude dont les Antillais seraient coupables en ne choisissant pas la décolonisation, alors que très précisément et très honteusement ce différencialisme est sous-tendu par des hiérarchies racialistes ou de préséance socioculturelle, explicites ou implicites, dans lesquelles les uns s’inscrivent par rapport aux autres, et réciproquement. Pour dire les choses plus directement encore, admettre que la revendication d’une plus grande présence de Noirs à la télévision désigne les Noirs antillais et les Noirs africains, c’est non seulement révéler le caractère purement rhétorique (ou d’une négrophilie aussi ambiguë que la judéophilie) de la référence générale au « peuple noir ». Mais surtout, reconnaître que dans l’ensemble, les uns et les autres « se comptent » d’abord entre eux. Ce n’est pas seulement boulevard de Strasbourg à Paris que l’on entendra dans la bouche des uns ou des autres des exclamations différencialistes telles que « Lui, c’est un Africain ! », « Elle, c’est une Antillaise ! », « Ce n’est pas une Africaine ! »

L’on ne peut précisément conjurer les « pièges internes » du discours actuel sur la visibilité des Noirs qu’en le débarrassant d’abord de cet anti-intellectualisme et de ce dolorisme qui le portent à faire du facteur racial ou ethnique la seule variable explicative de la faible présence des « minorités visibles » à la télévision, alors qu’il n’est pas absurde d’imaginer qu’au moins pour certains métiers de la télévision, spécialement les métiers proprement journalistiques, cette faible présence n’est peut-être pas due à un facteur racial ou ethnique mais davantage à un facteur socioculturel qui, dans le contexte général de l’immobilité sociale française, en ne permettant pas à des personnes issues des « minorités visibles » d’investir massivement nos prestigieuses mais sélectives écoles de journalisme, a cette conséquence que ces minorités sont, de toutes les façons, aussi peu présentes parmi les « concepteurs » (présentateurs, rédacteurs et reporters) des programmes d’information de la télévision que dans la presse écrite d’information politique. C’est donc précisément et principalement par les métiers du journalisme que doit s’organiser la promotion des Noirs à la télévision et non autour de programmes de divertissement, ni même des films ou des séries.

Car il n’y a que l’indifférence objective des concours d’entrée aux écoles de journalisme au facteur racial pour nous garantir une démultiplication aléatoire ¬ la seule qui soit conforme aux idéaux de la République ¬ de journalistes métis, noirs antillais, noirs africains, ou de toute autre « minorité visible ». Une démultiplication suffisamment importante pour que les uns et les autres ne puissent pas se compter. Une démultiplication qui, en se réclamant d’un mérite (la réussite d’un concours) et d’une compétence (un diplôme de valeur), dispensera les nouveaux venus et ceux qui s’identifient à eux de la frustration liée au sentiment d’une promotion en considération de l’appartenance raciale ou ethnique. Sauf que pour parvenir à tout cela, il est indispensable que les écoles de journalisme se fassent mieux connaître en dehors des couches intermédiaires ou supérieures des classes moyennes et qu’elles définissent des épreuves d’accès qui ne valorisent plus seulement des capitaux culturels qui sont autant de marqueurs sociaux.

Pascal Mbongo

© Libération (5 mai 2005).